"La gauche doit dès à présent préparer l’alternance" : interview de Laurent Fabius dans Capital.fr

4 mars 2009

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Capital.fr : François Fillon table désormais sur un repli de 1 à 1,5% du PIB en France en 2009. Ce scénario économique vous parait-il crédible ?

Les nouvelles prévisions du gouvernement ne sont évidemment pas rassurantes. Le pire c’est qu’elles sont encore au-dessus de la réalité probable. La chute du PIB devrait être plus proche de 2% cette année et le déficit public risque de dépasser les 6%. Malgré ces prévisions, Monsieur Sarkozy ne semble toujours pas avoir pris conscience de la gravité de la crise, en tous cas il n’en tire pas toutes les conséquences. Le plan de relance présidentiel n’est pas assez massif et il fait quasiment l’impasse sur la consommation pour de mauvaises raisons idéologiques. Le gouvernement n’est certes pas responsable de la crise internationale, mais il a déjà commis deux erreurs majeures : il a réduit, avant même la crise, les marges de manœuvres budgétaires avec le paquet fiscal, et il a ensuite estimé que la crise serait courte en agissant "petit bras". Il faut qu’il évite maintenant une troisième erreur qui serait de ne pas jouer à fond la coopération européenne et de ne pas proposer un nouveau moteur ("la nouvelle donne éco-sociale") pour la reprise de l’économie. Sinon, je ne vois pas d’amélioration pour la France avant au mieux la fin de 2010. J’ajoute que puisque, faute de transparence, beaucoup d’établissements bancaires demeurent des "établissements-zombies" et ne remplissent pas totalement leur rôle, ce qui mine la confiance, on ne doit pas s’interdire d’envisager quand c’est nécessaire des nationalisations temporaires. Cherchons l’efficacité sans tabou.

Capital.fr : Justement l’Europe n’a pas fait preuve d’une grande cohésion le week-end dernier pour faire face à la crise...

Le bilan du dernier sommet européen est en effet inquiétant. Aucune réponse vraiment commune n’a été apportée. Les dirigeants ont même trouvé le moyen de rejeter l’idée d’un vrai plan d’aide aux pays d’Europe de l’Est, dont les économies sont pourtant fortement touchées par la crise... Je le réclame depuis longtemps, il est indispensable de rapprocher davantage les politiques économiques des différents Etats membres, de les coordonner : l’Europe souffre de l’absence d’une politique économique commune.

Capital.fr : Le prochain sommet du G20 qui se tiendra à Londres début avril, peut-il déboucher sur des propositions concrètes ?

Je le souhaite. Beaucoup dépendra de la volonté des américains et du Président Obama. Pour autant, l’Europe doit se faire entendre, même si après le week-end dernier je ne me fais guère d’illusion. La France devrait montrer l’exemple, notamment en négociant avec les banques, soutenues financièrement par l’Etat, l’arrêt de toute relation avec les paradis fiscaux. En agissant dès maintenant sur ce sujet, la France serait plus crédible au G20 de Londres.

Capital.fr : La crise risque-t-elle d’entrainer en France une radicalisation des mouvements contestataires ?

Ce n’est pas impossible, car il existe aujourd’hui un profond désarroi, qui touche même à la désespérance chez un nombre croissant de Français. Toutes les régions sont frappées par la dévastation industrielle et plusieurs élus m’ont dit leur inquiétude d’une "révolte des 600 euros", c’est à dire de jeunes qui n’ont jamais travaillé, de travailleurs touchés par le chômage partiel ou total, de titulaires de petites retraites. Le PS doit écouter la colère qui monte dans la population, il ne doit pas jeter de l’huile sur le feu mais développer ses contre-propositions. Et les populariser. Les résultats économiques et sociaux de M. Sarkozy sont si médiocres que la gauche doit dès à présent préparer l’alternance.

Capital.fr : Encore faudrait-il que le Parti socialiste, qui a une nouvelle fois montré ses divisions lors de l’établissement des listes européennes, soit plus audible...

Lorsqu’on dresse des listes, il y a forcément des déçus, mais globalement les divisions semblent s’apaiser, ce qui est une bonne chose. Pour autant nous avons encore beaucoup de travail afin de devenir plus audibles auprès des Français. Nous devons multiplier les contre propositions et les expliquer sans relâche. Notre tâche est d’autant plus ardue que M. Sarkozy utilise souvent ce que j’appelle la stratégie des fausses évidences. Il assène des assertions fausses, mais avec un aplomb qui paralyse la contradiction. Sa parole, cependant, se dévalorise de jour en jour. L’intérêt général cède souvent à l’esprit de clan. Même si c’est injuste, le risque existe que sa perte de crédibilité rejaillisse sur l’ensemble de la classe politique.

En attendant, Olivier Besancenot surfe lui sur la crise...

Le côté contestataire du discours de M. Besancenot est entendu par une partie des Français. Mais il ne répond pas à plusieurs questions essentielles. La première : il veut grandir et rassembler mais exclut de gouverner avec le PS, autant assurer directement à la droite le pouvoir perpétuel. Je suis frappé aussi par le fait que, lorsqu’on a la curiosité de s’y intéresser, son programme s’apparente plutôt au modèle soviétique légèrement corrigé. Ne nous y attardons pas : si le PS joue pleinement son rôle de parti d’opposition et de proposition, pourquoi les Français iraient-ils voter en masse pour des partis latéraux ?

Capital.fr :En tant que député PS de Seine Maritime, que pensez-vous de la nouvelle carte de France dessinée par le comité Balladur qui prévoit une grande Normandie unifiée ?

Je suis ouvert aux évolutions et le regroupement de certaines collectivités peut être intéressant mais le problème, c’est que derrière cette idée se cache une manipulation électorale. En effet, regrouper des régions en changeant en même temps l’excellent mode de scrutin actuel pour le remplacer par un scrutin cantonal injustifié est fait surtout pour affaiblir la gauche et tenter de faire basculer des régions à droite. Il y aurait de vrais sujets à traiter (la fiscalité locale, la simplification des interventions publiques, etc...) mais le principal objectif du Gouvernement apparait être cette manipulation électorale que nous ne pouvons accepter.

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